ANTIGUE DEALER, KIEV, 5\2009
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Arthur Rudzitsky ANTIGUE DEALER, Kiev, 5\2009
Le célèbre expert en art Nadine Nieszawer a accordé un entretien au journal « Antiquaire » au sujet des peintres d’Europe de l’Est de l’Ecole de Paris.
Nadine Nieszawer est membre du Conseil des experts français, spécialiste des peintres juifs (parmi lesquels Chaïm Soutine, Marc Chagall, Amedeo Modigliani et Jules Pascin) et auteur du livre Les Peintres Juifs de l’Ecole de Paris 1905-1939 publié en France en 2000.
Elle organise des ventes aux enchères des œuvres des peintres juifs de l’Ecole de Paris principalement originaires de Russie, d’Ukraine, de Lituanie et de Pologne.
Nadine Nieszawer travaille avec la maison de vente « Artcurial ».
- Madame Nieszawer, quand votre intérêt pour les œuvres des peintres de l’entre-deux guerres vous est-il apparu?
- Cet intérêt est de longue date. Mon père Jacques Nieszawer travaillait dans le commerce de l’art. Il achetait principalement des œuvres des peintres juifs de l’Ecole de Paris. Il était proche de ces tableaux liés au destin de son peuple et au sien. Et j’en étais proche également.
- Qu’est-ce qui différencie les peintres de l’Ecole de Paris des autres maîtres européens travaillant à cette époque ?
- Il est important de préciser que tous ces peintres se trouvaient en France au même moment. Comme dit un vieux proverbe allemand : « On vivait comme des dieux en France ».
Dans la tradition yiddish, ce proverbe s’est transformé de la sorte : « Heureux comme un juif à Paris ». Fuyant l’antisémitisme de leurs pays, ces peintres trouvèrent une terre qui les accueillait et où leurs recherches artistiques pouvaient librement s’exprimer.
Les peintres arrivés à Paris entre 1905 et 1939 au moment du développement de l’Avant-Garde s’installèrent à Montparnasse qui devint le nouveau « shtetl » des artistes.
Travaillant côte à côte à Montparnasse et se retrouvant dans les cafés, ils purent former ce qui est aujourd’hui célèbre sous le nom d’Ecole de Paris.
Certains d’entre eux étaient étroitement liés aux écrivains et poètes publiés dans les journaux et revues juives. C’est ainsi qu’ils se formaient leurs groupes d’amis proches par l’âme et la perception du monde.
Dans mon livre, je ne parle que de 151 artistes. Mais durant l’entre-deux guerres travaillaient à Paris plus de 500 artistes juifs. Il ne fait aucun doute que ces maîtres lancèrent un mouvement sans précédent dans le monde juif : rejetant le poids de la tradition, ils enfreignirent consciemment le second des Dix Commandements, c’est à dire l’interdiction de représentation de l’homme. L’éloignement par rapport à la religion permit au mouvement expressionniste de prendre naissance et remplaça la mélancolie précédemment mise en relief. Cela apporta une nouvelle vision et un nouveau souffle qui n’étaient pas présents dans le mouvement réaliste.
Moïse Kisling était ami avec les disciples d’Ingres, à travers ses images touchantes Amedeo Modigliani rouvrit la voie à la tendresse présente dans les œuvres de Botticelli, cependant tout ceci était déjà autrement, en conformité avec les goûts de l’Europe d’après-guerre.
Ils apparurent au même moment que le fauvisme et le cubisme. Chagall de Biélorussie, Mané-Katz, Isaachar Ryback, Jésékiel Kirszenbaum et Arthur Kolnik d’Ukraine rapportèrent la tradition juive dans l’art et mélangèrent le style parisien au judaïsme, créant de la sorte une nouvelle période dans l’histoire de l’art.
On peut dire de manière objective que certains artistes ont consciemment ou inconsciemment arrêté de lier leurs œuvres à quelque influence de la tradition juive que ce soit. Lazare Volovick, Ossip Lubitch, Marc Sterling, Isaac Dobrinsky venant d’Ukraine, Chaïm Soutine, Amedeo Modigliani, Nathalie Kraemer, Max Band, Eugène Ebiche et d’autres ont renouvelé la tradition française du paysage, de la nature morte et du portrait. Quelques maîtres restèrent dans l’inspiration cubiste ou expressionniste dans la recherche de la simplification, bien que la moitié n’eut pas été en mesure de s’adapter au style du courant avant-gardiste ; d’autres, comme Abraham Mintchine, Samuel Granowsky, Pinchus Krémègne, Aizik Feder, Henri Epstein et Mela Muter, créèrent leur propre style indirectement lié à l’art abstrait ou formaliste. Mais certains furent à l’avant-garde de l’art de cette époque.
Par exemple Otto Freundlich, l’un des théoriciens de l’abstractionnisme. Ou encore Grégoire Michonze avec sa passion pour les œuvres surréalistes.
Une attention particulière doit être portée à Alexandre Fasini né en Ukraine et dont la peinture se distingue par une recherche permanente de la nouveauté. Ce peintre qui ne peut être inclus dans aucun courant artistique est malheureusement peu connu dans son pays natal.
Henryk Berlewi, que l’on a trop souvent oublié, était un précurseur de l’art cinématique ; la peinture de Louis Marcoussis, tout comme celle d’Henri Hayden, est à rapprocher de l’histoire du cubisme. Philippe Hosiasson, Léon Zack, Isaac Païles (tous originaires d’Ukraine) se sont éloignés de l’art figuratif et leurs œuvres sont devenues radicalement abstraites. Aujourd’hui, tous ces peintres nés en Europe de l’Est reviennent à travers leur art dans leur pays natal.
- Je sais à quel point il est difficile de donner une préférence à l’un de ces maîtres au talent exceptionnel. Cependant, lequel vous est particulièrement cher ?
- Parmi tous les peintres ukrainiens talentueux, je me sens proche de Mania Mavro de par sa compréhension profonde du monde qui l’entourait et d’Alexandre Fasini, peintre au regard pénétrant et à la plume extrêmement élégante.
Mania Mavro, célèbre pour ses portraits, nus et paysages, est née en 1889 à Odessa.
Ses œuvres ont été exposées au Salon des Tuileries et au salon d’Automne. D’importantes expositions de ses œuvres se déroulèrent avec succès en 1919 (« Feuillets d’Art »), en 1929 (« Bernheim ») et en 1930. Mavro était une peintre-expressionniste audacieuse ayant produit activement durant la période de l’entre-deux guerres. Ses travaux sont comparables à ceux d’une autre artiste russe, Vera Rojlina, qui elle aussi a vécu quelques temps à Paris.
L’un de mes artistes préférés est Alexandre (Sandro) Fasini (de son vrai nom Saul Finesilber), né en 1892 à Kiev. Son père travaillait dans le commerce du grain et sa mère mourut quand il était très jeune. Deux des trois enfants devinrent artistes, le troisième des frères était écrivain, connu sous le pseudonyme d’Ilya Ilf. Fasini passa son enfance à Odessa.
Il y fréquenta les Beaux-Arts et y suivit les cours de Kiriak Kostandi, peintre impressionniste d’origine grecque. Les amis les plus proches de Fasini étaient le peintre Philippe Hosiasson et l’écrivain Isaac Babel. Fasini réalisa des illustrations pour des journaux d’Odessa parmi lesquels « Bomba » et « Iablotchka ». En 1922, il débarqua en France en tant que touriste à bord d’un navire soviétique et commença à y vivre.
La peinture de Fasini se trouve à la frontière de l’abstraction et du surréalisme. Ses œuvres sont marquées par un désir d’expériences nouvelles qui lui donnent une place unique au sein de l’Ecole de Paris. Il acquit une certaine notoriété dans les années 1920-1925 et ses œuvres furent exposées dans la galerie « d’Art Vavin » pendant deux ans aux côtés de Picasso et Klee. Fasini collectionnait l’art primitif et s’adonnait à la photographie et à la création de mobiliers. Il ne cessa pas son activité artistique pendant l’Occupation et, malgré les recommandations de ses proches de s’enfuir en zone libre dans le Sud de la France, il ne le fit pas. Le 16 juin 1942, Fasini et sa femme furent arrêtés par la police française, et ses œuvres furent détruites. Les époux furent internés au camp de Drancy puis, une semaine plus tard, déportés à Auschwitz.
La Mecque des artistes, tel était considéré Paris, devint pour beaucoup d’entre eux un calvaire.
Je voudrais conseiller à tous les lecteurs du journal « Antiquaire » de souvent s’ouvrir à de nouveaux noms d’artistes puisque la liste des peintres venant d’Ukraine est incroyablement grande, et que leur contribution au monde culturel est immense. Et je les invite également tous à découvrir à Paris les ventes aux enchères des œuvres des peintres de l’Ecole de Paris.
Arthur Rudzitsky ANTIGUE DEALER, Kiev , 5\2009
Traduction : Benjamin Lewin b00030878@essec.fr